LE SYNDROME DE GILLES DE LA TOURETTE À L’ENFANCE :
UN GUIDE POUR LES PROFESSIONNELS EN MILIEU SCOLAIRE
par Nathalie Garcin
Étudiante en doctorat en psychologie
Université du Québec à
Montréal
Titre : Gilles de la Tourette’s Syndrome in Childhood
: A Guide for School Professionals
Auteurs : Walter, Abbe L. et Carter, Alice S.
Source : School Psychology Review, Vol.26, p.28-46, 1997
Résumé
Le syndrome de Gilles de la Tourette (SGT) est une affection neuropsychiatrique
caractérisée par de multiples tics moteurs et vocaux qui
fluctuent en expression et en sévérité avec le temps.
Une variété de troubles neurocognitifs, sociaux et émotionnels
peuvent être présents selon le cas. Le SGT et ses symptômes
associés peuvent occasionner des troubles dans le fonctionnement
scolaire et social. Les enfants ayant le syndrome sont à risque
de développer des troubles psychologiques secondaires telle la dépression.
Cet article présente les traits importants du SGT et décrit
comment les symptômes et caractéristiques associés
au SGT peuvent interférer avec le fonctionnement scolaire des enfants.
Des recommandations pour l’évaluation et l’intervention en milieu
scolaire sont offertes. Le psychologue scolaire peut jouer un rôle
important dans le fonctionnement scolaire, social et adaptatif des enfants
ayant le SGT.
Introduction
Le pourcentage total d’enfants ayant le syndrome de Gilles de la
Tourette (SGT) est très faible. Cependant, leurs comportements en
classe peuvent être très dérangeants. Les psychologues
scolaires doivent connaître les recherches récentes sur le
SGT et être en mesure d’appliquer les interventions en milieu scolaire
qui découlent de ces recherches. Le but de cet article est de
1) décrire le contexte théorique et les symptômes
cliniques du SGT,
2) faire un survol des modèles étiologiques associés
aux symptômes et difficultés,
3) discuter des stratégies d’évaluation et d’intervention
et
4) résumer les problèmes qui sont les plus pertinents
au milieu scolaire. Les auteurs soulignent l’importance de la présence
des psychologues dans l’évaluation, l’intervention et la gestion
de cas pour les enfants ayant le SGT.
Cadre historique
La première description médicale du SGT a été
écrite par Itard en 1825. Il décrivait le cas d’une aristocrate
française, la Marquise de Dampière. Elle avait développé
des tics moteurs à l’âge de sept ans et a vécu le reste
de ses 85 ans recluse. En 1885, Georges Gilles de la Tourette décrivait
neuf cas supplémentaires de personnes démontrant une symptomatologie
commune à un désordre qu’on nommera après lui.
Les premières recherches démontrant un traitement
pharmacologique réussi pour le SGT ont été publiées
dans les années 1960 quand il fut découvert que l’halopéridol,
une médication neuroleptique ayant des effets calmants, diminuait
les tics moteurs. Cette amélioration dans le traitement du SGT a
stimulé la recherche dans ce domaine. L’augmentation du nombre de
cas diagnostiqués a chassé la conception naïve de la
rareté de ce trouble. Les études épidémiologiques
estiment la fréquence du SGT à un minimum de cinq à
12 cas pour 10 000 personnes.
Tableau clinique
Le syndrome de Gilles de la Tourette est un trouble neuropsychiatrique
chronique caractérisé par des tics moteurs et vocaux qui
varient en intensité et qui peuvent augmenter et diminuer en fréquence
avec le temps. Un tic est un mouvement – ou une vocalisation – soudain,
rapide, récurrent, non rythmique et stéréotypé.
Un diagnostic du SGT est établi si les tics moteurs et vocaux sont
présents pendant plus d’un an, période durant laquelle il
n’y a jamais eu d’intervalle sans tics de plus de trois mois consécutifs
(American Psychiatric Association, 1994). Des tics peuvent aussi apparaître
dans le cadre d’un trouble chronique ou transitoire. Ceux-ci sont caractérisés
par l’existence d’un ou de plusieurs tics moteurs ou vocaux (mais pas les
deux à la fois). Dans le trouble du tic transitoire, les tics sont
présents pendant au moins quatre semaines mais pas plus de 12 mois
consécutifs; et dans le trouble chronique, les tics sont présents
pendant plus d’un an (American Psychiatric Association, 1994).
Les tics moteurs sont des mouvements inutiles qui peuvent varier
entre des tics bénins tels que des clignements des yeux, des mouvements
secs du cou, des haussements d’épaules et des grimaces, et des tics
plus complexes tels que des tapotements, des attouchements, des accroupissements,
des pirouettes en marchant et le retour sur ses pas. Les tics vocaux varient
aussi entre des tics simples tels que des reniflements, des éclaircissements
de la gorge, des ébrouements et des tics plus complexes tels que
les répétitions de mots, l’écholalie (la répétition
des mots ou phrases hors contexte) ou l’utilisation de mots obscènes.
Même si cette dernière est la forme de tics vocaux la plus
reconnue, elle n’est pas très fréquente : elle apparaît
dans seulement 20% des cas diagnostiqués du SGT.
L’âge moyen d’apparition du SGT est approximativement sept
ans. Par contre, les symptômes peuvent apparaître dès
l’âge d’un an ou tarder jusqu’à 18 ans. Dans approximativement
la moitié des cas, les premiers symptômes se présentent
en forme de tics simples, plus fréquemment le clignement des yeux.
Les premiers tics sont ensuite remplacés ou augmentés par
des tics des membres ou du torse. Des bruits peuvent ensuite apparaître
et peuvent se transformer en sons, en mots ou en phrases. En plus des changements
dans la fréquence et l’intensité des tics, il existe une
variabilité dans le répertoire des tics moteurs et vocaux.
Conséquemment, chaque enfant ayant le syndrome démontrera
une expression unique et changeante du trouble.
Bien que les tics soient involontaires, les enfants sont typiquement
capables de contenir les tics pendant une certaine période de temps.
Cette habileté semble accroître avec l’âge. La répression
des tics exige souvent un effort de l’enfant, ce qui peut, ironiquement,
intensifier le besoin d’exprimer les tics ou de détourner l’attention
de la tâche requise. Les enfants se décrivent comme étant
inconfortables, bizarres, nerveux ou comme ayant la sensation de vouloir
exploser. Les travaux scolaires peuvent souffrir suite à cette répression
de tics. Un enfant qui paraît calme et attentif dans la classe peut
donc être concentré sur la répression de tics. Et,
si l’enfant se met à la tâche scolaire et ne dépense
pas d’énergie à réprimer ses tics, il peut être
perçu comme étant dérangeant par son enseignant et
peut se faire taquiner par ses pairs.
Symptômes et difficultés associés
Les enfants diagnostiqués avec le SGT semblent être
à risque pour le développement de comportements reliés
au déficit de l’attention/hyperactivité (l’inattention, l’hyperactivité,
l’impulsivité) et les comportements du trouble obsessionnel-compulsif
(obsessions et compulsions). Les observations cliniques suggèrent
que 40% à 50% des enfants ayant le SGT démontrent des signes
de déficit de l’attention/hyperactivité avant l’apparition
des symptômes du SGT. Des études empiriques notent également
que 50% à 74% de tous les individus diagnostiqués comme ayant
le SGT ont aussi un trouble obsessionnel-compulsif.
D’autres difficultés peuvent se présenter tels des
troubles neuropsychologiques, des difficultés d’apprentissage, des
problèmes émotionnels ou sociaux et autres problèmes
émotionnels secondaires (ex. : anxiété et dépression).
Cependant, la majorité des études qui rapportent une coexistence
du SGT et des troubles de comportement ont recruté leurs sujets
en milieu clinique au lieu d’utiliser des méthodes épidémiologiques.
Conséquemment, puisque les enfants qui ont de multiples problèmes
sont plus souvent référés en milieu clinique, il faut
être prudent quant à l’interprétation des résultats.
L’évaluation
Jusqu’à présent, il n’existe aucun test génétique
ou de laboratoire pour le dépistage du SGT. Le diagnostic du SGT
doit être établi à partir d’une évaluation multidimensionnelle
qui contient, au minimum, une observation clinique et une anamnèse
de l’enfant. L’évaluation de tics de l’enfant doit être réalisée
en considérant l’évolution globale de l’enfant et non seulement
sur la présence des tics. Le but d’une évaluation est de
déterminer l’ampleur des effets des tics sur les plans affectif,
familial, scolaire et social de l’enfant. Une évaluation complète
doit comprendre une évaluation sociale, affective et neurocognitive
qui cible les comportements d’attention/concentration, les comportements
obsessionnels-compulsifs, les apprentissages et l’estime de soi de l’enfant.
Il est aussi très important d’établir un niveau de base des
comportements afin de vérifier l’impact des interventions ou de
la médication sur le SGT.
Les professionnels scolaires jouent un rôle important dans
l’évaluation de l’enfant. Les professionnels scolaires peuvent bénéficier
d’informations abondantes sur le fonctionnement de l’enfant dans différents
contextes (ex. : la classe, la cour d’école et le dîner).
Ces données sont extrêmement importantes pour déterminer
les déficits adaptatifs et pour cibler les interventions.
Le nombre d’outils disponibles pour l’évaluation des tics
est limité. Le « Tourette Symptom List » (Cohen et al.
1984) est un instrument administré aux parents et le « Tourette
Syndrome Global Scale » (Harcherik, Leckman, Detlor & Cohen,
1984) est complété par un clinicien compétent. Conséquemment,
quand un élève ayant le SGT éprouve des difficultés
à l’école, il est essentiel d’évaluer adéquatement
l’existence d’autres problèmes qui pourraient influencer le rendement
à l’école (ADHD, le trouble obsessionnel-compulsif, ou des
difficultés d’apprentissage). Il est aussi très important
d’évaluer les forces et les faiblesses de l’enfant en évaluant
le fonctionnement cognitif et scolaire de l’enfant. Finalement, les enseignants
et administrateurs de l’école doivent comprendre le phénomène
des tics.
Intervention
Bien que la majorité des enfants ayant le SGT n’aient pas
besoin de services spéciaux de l’école, une intervention
devient nécessaire quand le développement de l’enfant est
perturbé. Par exemple, si l’enfant cumule des retards scolaires,
s’il n’a pas d’amis, si les tics sont douloureux ou dangereux ou si la
famille a besoin de support, une intervention est requise.
Pharmacothérapie
Même si l’intervention pharmacologique joue un rôle important
dans le traitement de certains enfants diagnostiqués SGT, tous les
cas ne requièrent pas une intervention médicale. Quand les
tics interrompent les activités, quand l’impulsivité interfère
avec les relations sociales et la réussite scolaire, ou quand l’enfant
est anxieux par rapport aux troubles obsessionnels-compulsifs, une médication
est souvent recommandée. Il existe plusieurs nouveaux médicaments
utilisés dans le traitement du SGT et ses symptômes, mais
ils apportent souvent des effets secondaires importants. Le psychologue
scolaire joue donc un rôle important dans le choix d’un traitement
pharmacologique et dans l’identification des effets secondaires possibles.
Le choix de la médication doit être fondé
sur les symptômes qui nuisent à l’enfant de manière
significative. Pour le SGT, les symptômes obsessionnels-compulsifs
ou la triade de l’ADHD (inattention, impulsivité et hyperactivité).
Malheureusement, il n’existe pas une seule médication pouvant traiter
tous ces symptômes de manière simultanée.
Les neuroleptiques (halopéridol (Haldol) et pimozide (Orap)
ont été utilisés pendant plusieurs années et
démontrent une efficacité équivalente pour la réduction
des tics. La clonodine (Catapres) est utilisée pour le traitement
du SGT mais les effets sont inconsistants. Les stimulants (méthylphénidate
(Ritalin), dextroamphétamine (Dexedrine) et la pémoline (Cylert))
ont été utilisés pour le traitement des enfants ayant
l’ADHD sans tics. Par contre, les enfants ayant un diagnostic de SGT avec
tics peuvent démontrer une augmentation de l’intensité, de
la fréquence et du nombre de tics avec cette médication.
Les antidépresseurs tels que l’imipramine (Tofranil), desipramine
(Nopramin), nortriptyline (Pamelor) et bupropion (Wellbrutrin) sont souvent
utilisés comme alternatives aux stimulants puisqu’ils ne semblent
pas aggraver les tics. De façon générale, ces médicaments
sont efficaces pour l’amélioration de l’attention et la diminution
de l’hyperactivité sans aggraver les tics chez ces enfants. Les
agents anti-obsessionnels peuvent aussi aider à réduire les
symptômes du trouble obsessionnels-compulsif chez les enfants ayant
le SGT.
Modification du comportement
Les approches behaviorales ont été employées
dans plusieurs études portant sur le SGT. Ces études ont
cependant surtout été faites sur des populations adultes
et sans groupe contrôle, ce qui rend les résultats moins valables.
Par contre, quelques résultats significatifs ont été
démontrés par la réduction des tics (Peterson &
Azrin, 1993). Les interventions comportementales sont aussi souvent plus
longues à administrer que les interventions pharmacologiques.
L’approche la plus utilisée est celle de la pratique négative
massive où la personne doit répéter des mouvements
de tics aussi rapidement que possible. En théorie, la personne devient
fatiguée d’émettre ces comportements et développe
une inhibition réactive qui apporte une diminution des tics (Peterson
& Azrin, 1993). Le renforcement positif d’autres comportements qui
remplacent les tics est une autre méthode utilisée pour diminuer
les tics. Cette approche, originant des théories d’apprentissage,
consiste à donner des renforçateurs monétaires ou
verbaux aux enfants quand ils démontrent d’autres comportements
sans tics. Éthiquement, les punitions sont fortement déconseillées
avec ses enfants. L’entraînement à la relaxation, l’autorégulation
et l’inversion des habitudes sont d’autres stratégies qui peuvent
être utilisées dans le traitement du SGT. Cependant, il est
clair que des études empiriques plus approfondies sont nécessaires
pour documenter leur efficacité.
Recommandations pour les écoles
-
Devenir membre du Tourette Syndrome Association (TSA).
-
Inclure les familles et les intervenants scolaires dans l’évaluation
et le traitement.
-
Maintenir des liens de communication ouverts avec les parents, enseignants
et autres professionnels en lien avec la scolarisation de l’enfant.
-
Supporter les enfants et leur famille dans la compréhension du SGT.
-
Évaluer l’enfant dans la classe et y cibler des interventions appropriées.
-
Garder l’enfant, dans la mesure du possible, dans des services intégrés.
Modifications en classe
-
L’enseignant qui n’est pas familier avec le SGT doit être informé
que les tics résultent d’une condition neurologique et qu’ils sont
involontaires.
-
Aider l’enseignant à développer des stratégies individuelles
d’intervention tout en diminuant les effets stigmatisants qui peuvent amener
les pairs à taquiner l’enfant.
-
Aider l’enseignant à cibler des moments où l’enfant peut
sortir de la classe pour se « débarrasser » de ses tics.
-
Favoriser les évaluations (tests) en individuel.
-
Aider l’enseignant à informer les élèves sur le SGT
en lui fournissant le matériel nécessaire (surtout dire qu’il
ne s’agit pas d’une maladie contagieuse).
En somme, l’intervention doit cibler la diminution des effets perturbateurs
du SGT et promouvoir l’amélioration du développement de l’enfant.
Des interventions spécifiques telles que la pharmacothérapie,
la modification behaviorale et la psychothérapie individuelle doivent
être considérés pour chaque élève et
doivent cibler les symptômes qui sont les plus compromettants. Les
auteurs notent que des recherches plus approfondies sont nécessaires
pour valider les recommandations cliniques citées, dans la classe
et à l’extérieur de la classe.