LES TROUBLES D’APPRENTISSAGE, LE TDA/H ET LE RETARD DE LANGAGE CONSÉCUTIFS À LA PRÉMATURITÉ : UNE ÉTUDE LONGITUDINALE DESCRIPTIVE

par Constance Lambert, psychologue
Commission scolaire de Sherbrooke


Selon certains auteurs, le diagnostic définitif de troubles d’apprentissage et de ses problèmes associés (tels que problème de langage, dysfonction cérébrale minime et déficit d’attention) demeure vague. Les recherches montrent que c’est vers la troisième année du primaire que les enfants en difficultés d’apprentissage sont identifiés. En ce qui concerne les problèmes d’attention et de langage, l’identification se fait un peu plus tôt. Dans les premières années de l’enfance, il ne semble pas y avoir de critères qui permettraient l’identification d’un de ces troubles ou de prévoir la présence d’une dysfonction.

Cette étude veut parfaire notre connaissance de l’évolution de ces troubles. Comme la fréquence des troubles d’apprentissage et des déficits d’attention est plus élevée chez les enfants prématurés, cette étude longitudinale suivra cette population.

En effet, le système nerveux central de l’enfant prématuré n’étant pas complètement structuré pour lui permettre de vivre à l’extérieur de l’utérus, il est à risque d’avoir des dérèglements des fonction d’attention et d’éveil. Ceci compromet ses capacités d’apprentissage. De plus, s’ajoutent souvent toutes sortes de complications médicales importantes. La prématurité peut résulter de conditions de grossesse difficiles comme la pauvreté, la toxicomanie, la maternité adolescente. Il demeure encore difficile de prévoir l’ampleur des désordres chez les bébés prématurés. Il n’y a pas de trajectoire claire du développement. La capacité de l’environnement à répondre aux besoins de l’enfant influence son développement de façon importante. Par exemple, les parents qui peuvent aider leur enfant à s’autoréguler facilitent son développement. Ils favorisent une meilleure organisation du système nerveux central et de meilleures chances de survivre et d’apprendre. La dyade mère-enfant, tant par le regard de la mère vers l’enfant que par la perception de sa compétence, exerce une influence importante dans le développement de l’enfant. Cette recherche tente de répondre aux quatre questions suivantes :

  1. Y a-t-il un nombre disproportionné d'enfants prématurés diagnostiqués en difficultés d'apprentissage, en déficit d'attention, en difficulté de langage ou avec tout autre désordre neurologique se répercutant à l'école?
  2. Quels sont les patterns développementaux de la manifestation de l'attention chez les enfants diagnostiqués en déficit et chez ceux qui ne le sont pas? Ces patterns sont-ils distincts?
  3. Y a-t-il des patterns différents de perception maternelle de la compétence de l'enfant chez les enfants identifiés et chez les autres?
  4. Est-ce que certains sous-tests du Stanford-Binet différencient certaines catégories de diagnostics dès l'âge de trois ans?
Méthode

Vingt-huit enfants prématurés ont participé à cette recherche ainsi que 20 enfants nés à terme. Ils étaient âgés d'un peu moins de deux mois, les mois étant calculés à partir de la date prévue de l'accouchement. Les prématurés devaient être nés à moins de 38 semaines de grossesse, peser moins de cinq livres, sans désordre congénital apparent et la mère devait être sortie de l'hôpital avant 42 semaines depuis la conception. Certains enfants n'ont pas été disponibles jusqu’à la fin de la recherche, réduisant ainsi l'échantillonnage.

Le statut socio-économique des parents a été mesuré à l'aide du Hollongshead 4-point Index. Des enregistrements vidéos ont été faits à l'âge de 13 et 15 mois. À ce moment, une mesure de l'attention a été prise dans des situations de jeux, avec le "Attention Deployment Task". D'autres vidéos ont été tournés à l’âge de 20, 24 et 30 mois. À ces âges, la perception que les mères avaient de la compétence de leur enfant a été mesurée. Une évaluation cognitive à l'aide du Stanford-Binet a été faite à l'âge de trois ans. On a tenu compte des bulletins scolaires des enfants puis, en cinquième année, on a utilisé la classification diagnostique de l'enfant selon le DSM-III-R et le DSM-IV. Les enfants ont été classés en six catégories : sans trouble ou non-identifiés (NoId), avec déficit d'attention (ADD), avec problème d'apprentissage (LD), en difficulté de langage (LI), avec dysfonction cérébrale mineure (NI) et avec problèmes scolaires légers (Sc).
 
 

Résultats

Les enfants nés avant terme ont tendance à provenir de milieux plus défavorisés même si toutes les familles de la recherche se retrouvaient dans la classe moyenne.

Le pourcentage d’enfants prématurés (75%) est plus élevé que prévu dans chacune des catégories diagnostiques à l’exception de celle des problèmes d’apprentissage. Cependant, étant donné qu’il n’y avait que 28 enfants pour six catégories, il était impossible de vérifier la valeur significative de cette distribution.

En rapport avec les évaluations faites à 13 et 15 mois, les enfants prématurés qui ont développé des LD, LI et NI étaient moins centrés sur le jeu que les enfants Nold nés à terme. À 13 mois, les enfants ADD prématurés et nés à terme restaient moins longtemps centrés sur l’objet, reflétant ainsi de la distractibilité et de la désinhibition.

Les enfants Nold sont perçus plus compétents par leur mère. Les enfants LI prématurés sont perçus comme moins compétents dès l’âge de 24 mois tandis que ceux nés à terme le sont à partir de 30 mois. Les enfants ADD sont perçus comme légèrement plus compétents que les enfants Nold.

Quant à l’évaluation au Stanford-Binet, les résultats situent tous les enfants dans la moyenne peu importe leur catégorie diagnostique. Cependant, les enfants LI prématurés et à terme ont eu des résultats les situant à un écart-type sous la moyenne au sous-test de raisonnement abstrait/visuel. Les enfants Nold prématurés et nés à terme ont eu le moins de variation intratest tandis que les enfants ADD et LI ont eu la plus grande variation et des scores plus faibles au sous-test de raisonnement abstrait/visuel.
 
 

Discussion

Un quart seulement des enfants prématurés n’ont pas eu de difficultés d’apprentissage par la suite malgré de bonnes capacités intellectuelles. Ceci signifie que les enfants légèrement prématurés sont à risque d’éprouver des difficultés scolaires.

Les enfants prématurés qui plus tard seront identifiés comme ayant un trouble d’apprentissage paraissaient déjà, vers l’âge de 15 mois, moins s’engager dans différentes activités que leurs pairs nés à terme et sans problème scolaire par la suite. Cependant, les prématurés qui seront diagnostiqués comme ayant un déficit d’attention s’engageaient déjà à cet âge dans un plus grand nombre d’activités tout en déplaçant fréquemment leur attention. Les enfants TDA/H consacrent donc plus de temps que les autres à des activités mais passent plus rapidement de l’une à l’autre. Ceci va avec une conception du trouble d’attention comme étant davantage un trouble d’intention que d’attention, c’est-à-dire une difficulté à choisir et à maintenir un objectif tout en inhibant les stimuli distrayants. Les enfants prématurés qui auront des troubles d’apprentissage manifestaient quant à eux, à l’âge de 15 mois, une passivité cognitive, caractéristique parfois associée plus tard aux troubles d’apprentissage de la langue.

Le sentiment de compétence perçu par les mères d’enfants TDA/H corrobore les récentes recherches stipulant que l’enfant TDA/H tend à maintenir une bonne estime de lui malgré les difficultés scolaires et sociales. Ce serait une fausse appréciation de soi qui servirait de bouclier de protection. En ce qui a trait à la baisse de compétence perçue par les mères d’enfants LI, il n’est pas étonnant de l’observer à 24 mois puisque l’enfant, dès cet âge, ne répond pas aux attentes de communication verbale des parents. Contrairement aux enfants LI, les TDA/H sont perçus comme curieux, vifs, explorateurs et charmants en bas âge. Cette perception se traduit à l’école par des traits tels la distraction, l’inattention, l’impulsivité et le manque de contrôle.
 

Conclusion

La présente recherche démontre que peu d’enfants se remettent totalement de leur prématurité. Deux éléments ressortent comme ayant une valeur prédictive de problèmes d’apprentissage. D’abord la façon dont l’enfant manifeste son attention dès l’âge de 13 et 15 mois et ensuite le raisonnement abstrait/visuel tel qu’évalué à trois ans. Un autre élément pourrait être déterminant, soit la relation entre l’intérêt de l’enfant à explorer le monde des objets, la faiblesse du raisonnement abstrait/visuel et les difficultés de langage qui s’ensuivent. On ne peut tirer d’autres conclusions de cette recherche à cause de son faible échantillonnage.

 

Titre : Deficit Disorder and Language Impairement as Outcomes of Prematurity : A Longitudinal Descriptive Study
Auteur : Cherkes-Julkowski, Miriam
Source : Journal of Learning Disabilities,Vol.31, p.294-306, 1998.