par Nathalie Garcin,
Étudiante en doctorat
en psychologie, UQAM
Résumé
La dernière version du Weschler Intelligence Scale for Children (WISC-III) a généré, tel qu’anticipé, beaucoup d’intérêt de la part des chercheurs et des professionnels. Le manuel du WISC-III nous fournit considérablement de matière au plan de la validité et de la fidélité de cette échelle. Cependant, des questions persistent quant aux construits mesurés. La recherche décrite ci-dessous tente de 1) déterminer si le WISC-III mesure les mêmes construits (même s’ils ne sont pas clairement définis) à chaque âge de la normalisation mesurée (11 ans) et 2) préciser quels construits sont mesurés par le WISC-III.
Introduction
La dernière version du WISC, le WISC-III a été une entreprise grandiose pour Psychological Corporation, les éditeurs du test. Son prédécesseur, le WISC-R, était l’instrument de mesure de l’intelligence le plus utilisé et était accompagné d’une panoplie d’informations traitant de sa validité et de sa fidélité. La maison d’édition ne pouvait se permettre de changer son test trop subitement, par peur de perdre sa précieuse clientèle. Par contre, le WISC-R était critiqué pour la vétusté de ses normes, sa base théorique et son style. Psyc Corp devait donc réviser son test sans trop le changer.
Ce fut un événement important compte tenu des questions qui persistaient en rapport avec le WISC-R. Malgré sa popularité et la recherche empirique l’entourant, nous ne savons toujours pas ce que le WISC-R mesure. Il semble mesurer les habiletés cognitives verbales et non verbales. Les analyses factorielles supportent aussi une structure semblable de deux autres facteurs appelés : Compréhension verbale et Organisation perceptuelle. Toutefois, le WISC-R mesure aussi un troisième facteur ou habileté qui continue à confondre les chercheurs et les praticiens. Même si ce troisième facteur est couramment nommé Freedom from Distractability, il y a peu de consensus quant aux habiletés réelles mesurées par ce facteur. En d'autres mots, même si le WISC-R est reconnu mondialement, il existe toujours plusieurs questions relatives à la validité de construit du troisième facteur, donc à la validité du test lui-même.
En somme, Psych. Corp avait trois tâches à accomplir :
réviser le WISC-R, améliorer sa validité de construit,
et accomplir ces tâches sans trop changer le test lui-même.
Il nous semble que Psyc Corps a accompli les premier et troisième
objectifs : le WISC-III est révisé et standardisé,
et il ne diffère pas trop du WISC-R. Quant au dernier objectif,
le manuel d’utilisation du WISC-III rapporte beaucoup d’informations sur
la validité de la nouvelle échelle. Un nouveau sous-test,
Recherche de symboles, a été ajouté et le manuel
rapporte que les analyses exploratoires et confirmatoires supportent l’affirmation
que le WISC-III mesure les mêmes trois habiletés et en ajoute
une quatrième : Rapidité de traitement.
Quelques questions persistent
Des questions persistent. Au départ, le sous-test Recherche de symboles avait été conçu pour augmenter et clarifier le facteur Résistance à la distraction ! L’intégration subséquente au quatrième facteur (avec l’aide du sous-test Codes) vient confondre, au lieu de clarifier, la nature des construits mesurés par le WISC-III. Même si les recherches supportent un quatrième facteur sous-jacent, ce qu’il mesure n’est pas clair. Même si le WISC-III tente de nommer les facteurs qu’il croit mesurer, il le fait de façon approximative. Le nom Résistance à la distraction est surtout suspect. Une interprétation plus assurée serait possible si le manuel présentait plus d’informations quant aux analyses factorielles. Des coefficients de corrélation des facteurs et la saturation factorielle, par exemple, nous aideraient à mieux comprendre ce qui est mesuré par les facteurs obtenus s’ils étaient inclus dans le manuel.
De plus, une interprétation des facteurs serait possible si la structure théorique du WISC-III était analysée ! Le manuel note que le WISC-III mesure des facteurs de premier ordre : compréhension verbale, organisation perceptuelle, résistance à la distraction, et rapidité de traitement. Ces facteurs réunis en constituent un autre, plus global, celui de l’intelligence générale ou le "g". Cette structure aurait pu être évaluée à l’aide d’une analyse factorielle hiérarchique avec des facteurs de premier et de deuxième ordre ; par contre, seulement des analyses de premier ordre ont été effectuées. L’évaluation complète de la structure hiérarchique du WISC-III serait donc importante au niveau théorique et pratique. Si le WISC-III est conçu pour mesurer le facteur "g", cette structure devrait donc être évaluée par le biais d’analyses factorielles.
D’un point de vue pratique, la saturation factorielle des facteurs de premier ordre comparé à un facteur de deuxième ordre pourrait nous aider à comprendre ce que les facteurs de premier ordre mesurent. Les facteurs qui requièrent l’induction, l’abstraction, le raisonnement et d’autres fonctions intellectuelles complexes saturent beaucoup au facteur "g", tandis que les facteurs qui requièrent de la rapidité de traitement, les habiletés perceptuelles, la mémoire simple et d’autres habiletés moins intellectuelles saturent moins au facteur "g".
Donc, une saturation forte d’un facteur de premier ordre par rapport à un facteur de deuxième ordre suggère qu’un facteur de premier ordre est une bonne mesure de l’intelligence générale "g" ; une saturation faible suggère que l’habileté mesure quelque chose qui est moins relié à l’intelligence. Si les appellations que l’on retrouve dans le manuel du WISC-III sont corrects, par exemple, nous pouvons nous attendre à une saturation forte de la Compréhension verbale et Organisation perceptuelle sur le facteur "g", ainsi qu’une saturation plus faible au niveau de la Rapidité de traitement et de la Résistance à la distraction, puisqu’ils requièrent moins d’habiletés intellectuelles. Finalement, il n’est pas clair si le WISC-III mesure les mêmes construits pour l’étendue d’âges évalués (de six ans à 16 ans).
Méthode
Afin de répondre aux questions précédentes, les auteurs ont mené des analyses sur la cohorte de 2200 enfants âgés de six à 16 ans ayant servi à la normalisation du test. Leur échantillon comprenait 100 garçons et 100 filles pour chaque groupe d’âge.
Résultats
Le WISC-III mesure-t-il les mêmes construits pour la totalité des groupes d’âges?
Afin de répondre à cette question, les auteurs ont examiné
si la distribution des scores autour des moyennes de chaque sous-test et
la relation entre les sous-tests pour chaque groupe d’âge était
identique à la distribution correspondante pour tous les autres
groupes d’âges. Les analyses suggèrent une précision
excellente du modèle et des données ainsi qu’une similitude
des matrices de covariance pour tous les groupes d’âges. Donc, il
semble que le WISC-III mesure les mêmes construits pour la totalité
des groupes d’âges. Mais, que sont les construits mesurés
?
Qu’est-ce que le WISC-III mesure ?
Afin d’évaluer la seconde question posée par les auteurs, la structure hiérarchique théorique du WISC-III, telle que décrite dans le manuel d’utilisation, a été comparée pour l’ensemble des groupes d’âges à l’aide d’analyses factorielles confirmatoires hiérarchiques. Les chercheurs ont trouvé peu de surprises dans les facteurs de premier ordre. Tous les facteurs de premier ordre saturent de manière significative. Vocabulaire avait le niveau de saturation le plus élevé (.847) dans le facteur Compréhension verbale, et les Dessins avec blocs avait le niveau de saturation le plus élevé (.806) dans le facteur Organisation perceptuelle. Le sous-test Arithmétique saturait de manière plus élevée (.823) que le sous-test de Séquence de chiffres dans le troisième facteur, Résistance à la distraction et le sous-test Repérage de symboles (.899) est plus élevé que celui de Code (.591) et tous deux définissent le quatrième facteur (Rapidité de traitement). Enfin, le sous-test Labyrinthe est une mesure faible de l’Organisation perceptuelle.
Ce qui est plus intéressant, c’est la saturation des facteurs de deuxième ordre : tous sont élevés. Le contenu intellectuel du test nous indique que les facteurs de premier ordre sont plutôt des mesures d’intelligence générale. Tel que prévu, les facteurs Compréhension verbale (.863) et Organisation perceptuelle (.854) saturaient de manière élevée dans le facteur de second ordre, "g". Cependant, le troisième facteur avait le niveau de saturation le plus élevé (.898) ! Ceci suggère que le l’appellation Résistance aux distractions ne soit pas approprié pour ce troisième facteur puisqu’il fait référence à un construit avec peu de demandes intellectuelles. L’habileté à ignorer les distractions, même si elle est importante, requiert peu d’induction, de raisonnement ou de n’importe quelle autre habileté intellectuelle complexe expliquée par le "g".
Résistance aux distractions ou Raisonnement quantitatif
? Si le nom Résistance aux distractions est une mauvaise
appellation pour ce troisième facteur, comment devrions-nous le
désigner? Plusieurs chercheurs suggèrent le nom de Raisonnement
quantitatif compte tenu de la saturation des sous-tests Arithmétique
et Séquence de chiffres.
D’autres modèles ?
Les analyses rapportées supportent la structure du WISC-III telle que présentée dans le manuel d’utilisation. Cependant, même si cette structure a été supportée, elle n’est qu’une structure possible. Il est possible que d’autres modèles puissent nous offrir un appui plus juste aux données. Des recherches indiquant un modèle plus ajusté aux données du WISC-III pourraient nous démontrer que la structure du test, telle qu’indiquée dans le manuel, est incorrecte.
Dans la troisième partie de leur recherche, les auteurs comparent la structure théorique du WISC-III à d’autres structures plausibles. Dans un premier temps, les auteurs comparent la structure du WISC-III à un modèle à facteur unique mesurant seulement les habiletés cognitives de manière générale. Cependant, ce modèle à un facteur ne correspond pas de manière satisfaisante aux données du WISC. Dans un deuxième temps, les auteurs comparent la structure du WISC-III au modèle de Carroll (1993) Three-stratum model of intelligence. Selon Carroll, l’Échelle verbale correspond à l’intelligence cristallisée (Gc), et l’Échelle performance correspond aux habiletés de la perception visuelle (Gv) ; le Quotient intellectuel global correspond, quant à lui, à un facteur de troisième ordre : "g". Code et Repérage de symboles correspondent aux habiletés de Vitesse Perceptuelle et, moins directement, à la Rapidité de traitement (Gs). Séquence de chiffres est perçu comme une mesure de la capacité de la mémoire, qui est une mesure de la seconde couche de sa théorie, mémoire générale et apprentissage (Gy). Finalement, Arithmétique est perçu comme étant une mesure de la première couche Aptitude numérique et à un moindre degré, à la deuxième couche de ""L’intelligence fluide (Gf).
En somme, les auteurs ont découvert que le WISC-III n’inclut
pas assez de sous-tests pour satisfaire la mesure du modèle de Carroll.
D’autre part, ils ont estimé cette mesure en fixant des erreurs
de mesure aux sous-tests Arithmétique et Séquence
de chiffres et ont trouvé que le modèle de Carroll répond
bien aux données du WISC-III. Cependant, ce modèle s’ajuste
moins bien aux données que le modèle proposé dans
le manuel du WISC-III. En conclusion, la structure théorique, telle
que décrite dans le manuel, devrait être acceptée comme
la meilleure interprétation des données.
Discussion
Les résultats de cette étude nous offrent un support mixte pour la validité de construit du WISC-III. Ce dernier semble être consistant dans ce qu’il mesure pour tous les groupes d’âges. De plus, il semble évident que le test mesure quatre facteurs tels que définis dans le manuel, et ce, pour tous les groupes d’âges. Sa structure à quatre facteurs semble mieux expliquer les données de normalisation que les modèles à un, deux ou trois facteurs.
Cependant, les analyses factorielles de types hiérarchiques ne supportent pas la notion que le troisième facteur mesure la Résistance aux distractions ou d’autres caractéristiques de nature moins intellectuelle. De plus, la théorie de Carroll Three-stratum model of intelligence ne correspond pas aussi bien aux données que le modèle théorique présenté dans le manuel du WISC-III.
En somme, ces questions soulignent que nous ne savons pas grand chose de plus qu’avec le WISC-R à propos des construits ou structures sous-jacents du WISC-III. Psyc Corp aurait pu utiliser cette révision afin d’éclairer la structure du test, mesurer plus d’habiletés et incorporer des éléments de nouvelles théories concernant la nature de l’intelligence. Malheureusement, on a choisi de ne pas élaborer ces aspects. Plutôt, on a opté pour retenir la structure familière du test. Le résultat : la révision du WISC s'arrête seulement au plan de sa forme et non de sa substance.
Cette recherche a des implications pratiques pour les utilisateurs du
WISC-III. Le test est une mesure de l’intelligence générale,
ou le "g". Le Quotient intellectuel global nous offre un
estimé du "g". Les interprétations qui s’étendent
au-delà du Quotient intellectuel global seront plus valides
si elles reposent sur les quatre scores index plutôt que sur le Quotient
intellectuel verbal et le Quotient intellectuel de performance.
Il est même troublant que les éditeurs aient retenu la cotation
verbale/performance. Les utilisateurs voulant interpréter plus loin
que le Quotient intellectuel global doivent calculer tous les scores
index. De plus, le troisième score ne devrait pas être considéré
comme une mesure de l’attention ni de la Résistance aux distractions.
Une interprétation plus valide serait que ce troisième score
mesure le raisonnement quantitatif. Finalement, les interprétations
du quatrième score, Rapidité de traitement, devraient
être prudentes puisque la signification de ce construit n’est pas
claire.
Titre : Hierarchical and Cross-Age Confirmatory Factor
Analysis of the WISC-III : What does it Measure?
Auteur : Keith, T.K. et Witta, E.L.
Source : School Psychology Quarterly, Vol.12, p.89-107,
1997.