LE DEUIL CHEZ L’ENFANT
par Daniel Vachon, psychologue
Commission scolaire des Hauts-Cantons
Introduction
La mort d’un être cher peut être un événement traumatisant
générant de la souffrance et un sentiment de perte important.
Les recherches démontrent que les enfants en deuil sont particulièrement
vulnérables et peuvent développer des dysfonctions comportementales
ou psychologiques. Le présent article fait le point sur le vécu
des enfants face à la mort; leur conception du phénomène,
leurs réactions et les diverses interventions pouvant être aidantes.
Le concept de la mort chez l’enfant
L’évolution du concept à travers les âges a beaucoup
été étudiée, particulièrement en ce qui
concerne l’irréversibilité, l’arrêt de toutes les fonctions
et l’universalité. L’irréversibilité réfère
à la compréhension que la personne morte ne peut revenir à
la vie (corps). L’arrêt de toutes les fonctions implique que
toutes les activités sont impossibles pour la personne morte.
L’universalité implique la compréhension que toutes formes
de vie meurent.
Entre trois et cinq ans, la mort est perçue comme étant temporaire
et réversible, comme le sommeil ou une séparation (la personne
est partie mais pourrait revenir). Entre cinq et neuf ans, l’enfant
conçoit la mort comme étant irréversible mais pas universelle.
Elle est perçue comme normale pour les adultes, surtout les personnes
âgées, mais pas nécessairement pour l’enfant ou ses proches.
À partir de neuf-dix ans, l’enfant développe une vision plus
réaliste de la mort. Il comprend que toutes les fonctions s’arrêtent
de façon permanente pour toutes les formes de vie. Les recherches
sont ambiguës entre cinq et sept ans, montrant que les concepts peuvent
être maîtrisés de façon très variable selon
les enfants et divers facteurs.
Facteurs influençant la conception de la mort
Le développement cognitif est important mais plusieurs autres facteurs
jouent aussi un rôle significatif auprès des jeunes confrontés
à la mort. La culture et la religion expliquent parfois le phénomène
de façon magique (résurrection) ou fantastique (ange gardien),
influençant ainsi la compréhension des enfants. Le plus
important facteur semble cependant être les expériences réelles
vécues face à la mort. La perte d’animaux ou d’êtres
chers accélère ou solidifie la compréhension du concept.
La maladie, surtout si elle peut être mortelle, accélère
aussi le processus. L’éducation semble peu influencer le concept
d’irréversibilité.
Les réactions face à la mort
Tous les enfants souffrent d’une perte mais leurs réactions varient
grandement. Entre zéro et cinq ans, on observe des maux physiques,
du retrait, de l’hyperactivité et des troubles de sommeil. À
l’âge scolaire, les mêmes réactions peuvent aussi apparaître
avec des régressions (pipi au lit), de l’opposition face à
l’école, des troubles d’apprentissage ou des chutes de rendement scolaire,
des peurs, de l’anxiété et parfois de l’agressivité.
Certaines recherches suggèrent même que les enfants confrontés
à un deuil important seraient plus susceptibles de développer
des problèmes psychiatriques (schizophrénie, dépression,
comportement suicidaire) à l’âge adulte.
Facteurs déterminants face au processus de deuil
Plusieurs facteurs influencent la façon de réagir des enfants.
L’un des plus importants est le lien avec la personne décédée.
Plus ce lien est significatif (parent, frère ou soeur), plus la réaction
risque d’être tragique. Les décès par mort subite
sont plus marquants que les décès attendus suite à la
maladie, surtout si l’enfant a été impliqué dans l’accident.
La personnalité de l’enfant joue également un rôle important;
les enfants ouverts et expressifs traversent cette épreuve plus sereinement.
Les enfants qui ont vécu des deuils (animaux ou personnes) de façon
positive sont aussi plus aptes à gérer l’événement.
Enfin, l’ouverture et la communication dans la famille influencent positivement
le processus du deuil.
Stratégies d’intervention
Il est reconnu que ces enfants ont besoin d’exprimer leurs émotions.
On croit qu’ainsi ils s’ajustent mieux aux changements causés par
la perte. L’objectif est de rapprocher l’intervention de l’événement
et de l’axer sur l’expression des émotions et la compréhension
de la situation. Elle peut prendre différentes formes.
Thérapie individuelle
Il faut d’abord prendre le temps nécessaire pour établir un
bon contact et gagner la confiance de l’enfant car ce dernier est insécure
et va possiblement tester la relation. Il faut explorer ses croyances
et ses distorsions cognitives (souvent reliées à la cause de
la mort). Il faut discuter clairement de la mort en langage simple.
Thérapie de jeu
Cette forme de thérapie (structurée ou non) peut être
particulièrement aidante pour les jeunes plus dépressifs qui
arrivent mal à exprimer des émotions refoulées.
Plusieurs techniques et du matériel adapté existent sur le
marché.
- Marionnettes: l’enfant s’y projette et peut jouer et re-jouer l’événement
traumatisant pour s’en libérer. Les enseignants peuvent les
utiliser en classe à titre préventif.
- Thérapie par l’art: très utile pour les enfants introvertis
qui ont de la difficulté à s’exprimer. On peut les encourager
à dessiner ce qu’ils ont vécu et les amener doucement à
en parler par la suite.
Thérapie par les livres
C’est un bon médium où l’utilisation de livres ou bandes
dessinées racontant des situations de deuil vécues par des
enfants aide l’enfant souffrant à s’exprimer et comprendre ce qu’il
vit.
Thérapie familiale
La perte d’un être cher affecte tous les membres d’une famille, de
même que l’entité familiale. La souffrance de chacun interagit
avec celle des autres. Comme le support affectif et psychologique des proches
est très important, cette forme d’intervention permet à tous
de s’exprimer et de mieux se comprendre dans un contexte sécurisant.
Le psychologue doit aider le ou les parents à recevoir les émotions
et les questions de leurs enfants. Il doit aussi aider les parents
à retrouver une certaine stabilité émotive et éducative
qui va sécuriser les enfants.
Thérapie de groupe
Cette forme de thérapie aide beaucoup les enfants car ils se sentent
supportés et compris par leurs pairs. Cela normalise l’expérience
du deuil et peut être particulièrement pertinent à l’adolescence.
Conclusion
La mort étant inévitable, le psychologue doit intervenir régulièrement
auprès d’enfants, de parents ou d’enseignants confrontés à
la perte d’un être cher. Comme le temps manque parfois pour le
support individuel à l’enfant et sa famille, une formation aux enseignants
peut être un excellent moyen d’aider les jeunes et de prévenir
des difficultés d’adaptation. Il existe des programmes d’éducation
sur la mort (deuil) qui peuvent être implantés en classe.
Il ne faut surtout pas oublier que tout psychologue qui veut aider efficacement
doit lui-même être confortable face à la mort.
Titre : Childhood Bereavement
: What School Psychologists need to Know
Auteur : Ayyash-Abdo, Huda
Année : 2001
Source : School Psychology International, Vol.22, p.417-433