ÉCOLE ET INTIMIDATION : LA VIOLENCE CACHÉE DE L'ÉCOLE

par Richard Gagné, psychologue
Commission scolaire des Cantons


Tous les jours, dans toutes les écoles, plusieurs jeunes en intimident d'autres. Dans une large mesure, ce phénomène est ignoré ou au mieux minimisé par les adultes responsables. Les enfants qui en sont témoins ne dénoncent par les agresseurs, ne défendent pas les victimes. Celles-ci vivent dans un climat de peur et d'impuissance. Les intimidateurs, pour un bon nombre, apprennent impunément des comportements criminels qu'ils vont reproduire à l'âge adulte. (Batsche et Knoff, 1994)
 

Caractéristiques de l'intimidation à l'école

On retrouve toujours un rapport de force de l'agresseur sur la victime. Il ne s'agit pas de simples chicanes entre deux jeunes de force égale. L'intimidé vit un sentiment d'impuissance. La menace n'apparaît pas nécessairement, de l'extérieur, comme étant grave et souvent on ne retrouve même pas de geste agressif. Des paroles, l'isolement social, peuvent intimider. Un caractère répétitif est habituellement associé à cette forme d'agression qui se produit là où la surveillance des adultes est la moins élevée : sur le trajet entre l'école et la maison, dans les endroits les plus isolés de l'école. Chez les adolescents, l'intimidation prend parfois un aspect plus violent quand un jeune ou un groupe de jeunes en menacent d'autres dans le but de leur voler des vêtements ou de l'argent. On parle alors de "taxage".
 

La réalité cachée

En Suède, vers la fin des années 60, le professeur Dan Olweus, maintenant à l'Université de Bergen, fut mandaté par le gouvernement pour mener une recherche suite à un nombre élevé de suicides de jeunes, victimes d'intimidation. Ses travaux, repris depuis dans plusieurs pays et au Québec récemment, ont permis de réaliser l'universalité du drame quotidien vécu dans les écoles et de ses conséquences sur les jeunes. Il a développé un programme d'intervention efficace qui permet de réduire considérablement l'intimidation dans le quotidien des élèves (Olweus, 1993).

On retrouve entre 10 et 15% de tous les enfants qui dans l'ensemble des recherches sont aux prises avec des problèmes d'intimidation, soit à l'occasion, soit fréquemment. Environ 9% subissent cette violence, 7% la commettent et 17% occupent les deux rôles. Un enfant sur sept vit donc régulièrement des difficultés liées à l'intimidation. Les conséquences ne sont pas banales. Pour la victime, l'école devient un endroit perçu comme étant dangereux. Ses résultats scolaires chutent. Elle fuit l'école : 15% de l'absentéisme scolaire serait attribuable à la crainte d'être intimidé. Son estime de soi diminue et elle s'isole de plus en plus. Différentes perturbations psychologiques, souvent temporaires, mais parfois sévères peuvent en résulter. Pour l'intimidateur, le portrait est pire. Son statut, à l'école primaire, est d'abord artificiellement élevé. On admire parfois son audace à menacer des enfants peu sympathiques mais on ne recherche pas sa compagnie. On le craint et, pour se protéger, on le fuit. À l'école secondaire, l'intimidateur n'est plus accepté que par d'autres comme lui, sa déviance se cristallise, il décroche avant la fin de ses études. Ceux qui, entre la sixième année et la troisième secondaire, auront été jugés par leurs pairs comme étant des intimidateurs fréquents se retrouveront à 24 ans, pour 60% d'entre eux, avec une condamnation pour offense criminelle (contre 10% de la population normale); entre 35 et 40% en auront commis trois ou davantage. (Olweus, 1991)

Les adultes devant l'intimidation? Le portrait est décevant. Notre recherche arrive aux mêmes résultats qu'ailleurs: 60% des jeunes disent que les adultes ne font rien pour contrer l'intimidation. Au secondaire, 85% des enseignants ne seraient jamais au courant des incidents et seulement 50% des parents seraient informés des menaces et agressions faites à leur enfant. Plusieurs raisons expliquent l'aveuglement des personnes en autorité. D'abord, les adultes ne croient pas à la gravité du problème: "c'est de leur âge; ils doivent apprendre à former leur caractère; ce qui se passe en dehors de la classe et de l'école ne me regarde pas; ils exagèrent, après tout ce ne sont que des paroles de menace; ils ont un peu couru après", etc. Pourtant ces mêmes paroles, ces mêmes gestes, adressés entre adultes constitueraient une infraction criminelle. Une autre raison qui explique l'ignorance des adultes vient du fait que les jeunes eux-mêmes censurent toute allusion à des gestes d'intimidation. Ils ne veulent pas se faire dire qu'ils ont fait exprès, qu'ils n'ont qu'à ignorer (Milich et al. 1996), qu'ils n'ont pas à s'en faire. Ils ne veulent pas revivre des expériences où des adultes ont promis d'agir, ce qui a eu comme conséquence d'alerter plutôt l'intimidateur qui a réagi par des représailles. Mais surtout, ils ne savent pas comment traverser l'interdit tacite mais puissant des jeunes où la dénonciation et l'affirmation de ses droits sont confondus avec la délation.
 

Qui est l'intimidateur?

Il provient souvent d'une famille où se vit déjà de l'intimidation par les parents. Hostiles et autoritaires, ils véhiculent une approche disciplinaire inconstante et parfois violente. La supervision, déficitaire, s'inscrit dans un code de vie où le message à l'enfant est: "attaque si on te provoque". Contrairement au discours habituel, les recherches montrent que l'enfant intimidateur s'est bâti une bonne estime de soi. Il n'est ni anxieux, ni insécure (Baumeister et al. 1996). Il manifeste une attitude positive envers la violence. Il aime intimider et il croit ses actions justifiées. Les informations sont traitées de manière rigide et automatique. Les gestes des victimes sont analysés à travers une attribution hostile. Il voit de la provocation partout et ne manifeste pas d'empathie envers la souffrance de l'autre. Un béhavioriste dirait qu'il reçoit un renforcement positif en obtenant ce qu'il veut et un renforcement négatif en faisant cesser toute velléité de représailles de sa victime.

Un autre type d'enfant intimidateur, moins fréquent mais plus à risque, est celui qui tout en étant victime en intimide d'autres. Cet enfant va manifester plus d'anxiété et d'insécurité. Souvent impulsif et hyperactif, il se venge à la moindre provocation. Ses pairs le rejettent avec mépris. Les adultes auront tendance à fermer les yeux quand il se plaindra d'être agressé, tellement on croit qu'il a mérité sa correction. Dans son cas, le pronostic laisse craindre des risques élevés de problèmes d'adaptation à l'âge adulte.
 

Contrer l'intimidation

L'intimidation se nourrit du silence des victimes et des témoins. Elle sera contrée dans la mesure où seront connus les données des recherches et les résultats d'enquêtes. Il faudra identifier les intimidateurs et les victimes chroniques. À cet effet, nous avons développé une technique sociométrique simple, inspirée des travaux de Perry et al. (1988). L'intervention directe pourra débuter à partir de là : semaine de sensibilisation des parents, enseignants et enfants; animation hebdomadaire dans les classes, rencontres individuelles des victimes et des intimidateurs. Le message sera toujours le même : "nous savons qu'il y a un problème d'intimidation, nous savons qui est concerné, nous allons intervenir et nous allons continuer à le faire".

Une équipe formée de la direction, d'enseignantes et du psychologue scolaire assurera la continuité dans les interventions et évitera qu'après trop peu de temps la vigilance diminue. Notre propre recherche, dans le même sens que les travaux du professeur Olweus (1993), montre qu'il faut au moins deux ans pour modifier de manière durable la culture d'une école en matière d'intimidation. Plusieurs fois faudra-t-il revenir avec les adultes et les jeunes pour aider à distinguer des concepts comme délation et dénonciation, le droit au secret du jeune et l'affirmation de ses droits. Il importera d'assurer à la victime que sa plainte sera prise au sérieux, que les adultes concernés vont appuyer l'intervention et surtout qu'ils vont continuer à la protéger de représailles même plusieurs jours après la première intervention.

Le psychologue scolaire interviendra auprès des victimes les plus démunies et des intimidateurs les plus coriaces. Pour les premiers, des techniques de formation aux habiletés sociales et une formation de leurs parents viseront à développer de meilleures stratégies pour affronter l'agression des intimidateurs. Avec les derniers, le psychologue va surtout développer des techniques de modification de comportements et des contrats béhavioraux.
 

Effets d'un programme d'intervention

Après un an, nous avons réussi à diminuer significativement (p. <.007) la fréquence de l'intimidation dans une école primaire de la région de Granby. On a constaté une réduction de 60% de nombre d'enfants qui se disaient fréquemment intimidés à l'école, et une réduction de 40% sur le trajet entre l'école et la maison. Les enfants victimes ont, dans une large mesure, révélé qu'ils subissaient moins d'intimidation et appréciaient l'aide qui leur avait été offerte.

Pour intervenir de manière efficace dans un milieu, le psychologue scolaire devra agir avec stratégie. Les enseignantes ont plusieurs préoccupations, l'intimidation n'étant pas au cur de leur quotidien. Nous avons eu plus de succès dans notre expérimentation avec un milieu au primaire alors que dans une école secondaire les résultats ont montré peu de changement, bien que l'enquête y avait révélé un taux élevé d'intimidation. La cause est attribuable en bonne partie au fait qu'à l'école secondaire la direction et les enseignants ont moins investi dans le projet. Peut-être s'y est-il développé une culture où ce type de problème est relégué aux services à l'élève et où la tâche d'enseignement reste la seule fonction des professeurs? À l'école primaire, le projet a été intégré aux priorités que la direction et les enseignantes se sont données. Le psychologue a pu y jouer son rôle de manière plus efficace.
 

Conclusion

L'intimidation est une violence réelle, fréquente et universelle dans les écoles. Le psychologue scolaire occupe une fonction clé dans l'école pour aider à sensibiliser les adultes, à mesurer le phénomène, à développer un programme d'intervention et à aider les victimes et les intimidateurs.

Parmi tous les discours et projets qui veulent extirper la violence dans les écoles, un travail concerté de tous les adultes et notamment du psychologue scolaire sur la réduction de l'intimidation apparaît particulièrement réaliste et efficace.
 
 

Références

BATSCHE, George N.; KNOFF, Howard M. (1994). Bullies and their victims : understanding a pervasive problem in the schools. School Psychology Review, 23, pp.165-174.

BAUMEISTER, R.F.; SMART, L.; BODEN, J.M. (1996). Relation of threatened egotism to violence and aggression : The dark side of high selfesteen. Psychological Review, 103, pp.5-33.

MILICH, R.; KERN, M.H.; SCAMBLER, D.J. (1996). Coping with childhood teasing. The ADHD Report, Vol. 4, no.5, pp.9-12.

OLWEUS, Dan (1991). Bully/victim problems among schoolchildren : basic facts and effects of a school based intervention program in The development and treatment of childhood aggression. Pepler, D.,; Rubin, K. (ED). Lawrence Erlbaum. Hillsdale, New-Jersey.

OLWEUS, Dan (1993). Bullying at school : what we know and what we can do. Backwell. Cambridge.

PERRY, D.G.; KUSEL, Sara J.; PERRY, Louise C. (1988). Victims of peer aggression. Developmental Psychology, 24, pp.807-814.